Saint Martin le seul

 

Connaissant mon appétence pour les choses insolites, un collègue m’a proposé d’aller visiter les combles d’une petite église proche de Pithiviers.
Située à quelques lieues de Bondaroy (45) la petite église de Saint Martin le Seul a priori ne paie pas de mine. Son petit clocher peine à donner de la prestance à cet ensemble trapu dont les murs, flétris par les affres de la vieillesse, peinent à soutenir la toiture. L’œil averti relèvera quand même la rareté de la couverture dite « en bâtière » qui abrite l’abside.

 

Les fondations de l’aïeule, pendant plus d’un millier d’années furent témoins d’une saga pas banale dont l’origine puise ses racines… en Turquie.
L’histoire, enluminée de quelques légendes, nous apprend qu’au temps de Robert le Pieu (Xéme), un certain Grégoire, ascète puis Archevêque de Nicopolis en Arménie, craignant que sa renommée ne lui « enflasse le cœur et corrompisse son humilité » décide de partir en pèlerinage. Sa pérégrination vers l’Ouest le conduisit sur les lieux de la petite église de Saint Martin le Seul où il s’installa en ermite avec la bénédiction de la souveraine des lieux. (Héloïse de Pithiviers). A cette époque, les liens entre l’église arménienne et le siège de Rome étaient très étroits. Sa réputation de sainteté ne tarda pas à s’étendre et son hagiographie décrit de nombreux miracles et prodiges qui lui sont attribués. Redistribuant aux indigents les dons qui affluaient, il offrait une sorte de gâteau à base de miel qui serait à l’origine du pain d’épice de Pithiviers.
Après la mort de Grégoire, la renommée de l’ermite est telle que la « vox populi » lui attribua rapidement le statut de Saint, popularité qui perdura à tel point que le lieu-dit se nomme toujours St Grégoire sur le cadastre actuel.
L’église fait l’objet d’un accord entre les cultes catholique et orthodoxe. La commune et le diocèse autorise l’utilisation du bâtiment à la manière des églises orthodoxes.
De nos jours, à l’entrée, la cloche tintinnabule fréquemment afin que vienne s’ouvrir la porte aux nombreux visiteurs arméniens et autres.

 

Les lieux sont entretenus avec dévouement et enthousiasme par sœur Anne, personnage à la forte personnalité, qui œuvre pour récolter des fonds pour restaurer ou du moins conserver l’intégrité du bâtiment. Parallèlement à la vente de friandises et bougies, elle a créé un original musée d’œufs décorés (Pissanka). En effet, la Pâque orthodoxe est une fête chrétienne, qui se rapporte à la résurrection du Christ. Traditionnellement, c’est l’occasion de teindre en rouge et décorer des œufs qui feront office de porte bonheur. Coïncidence amusante (ou divine), l’église est située sur le plateau qui surplombe la vallée de… l’Œuf, affluant de l’Essonne.
La collection exposée est impressionnante tant par la diversité des décors que par les provenances et matières et ajoute un intérêt certain à la visite de l’église.


 

L’apparence de l’église ne présente pas d’originalités spectaculaires, mais on remarque rapidement qu’elle fut l’objet de transformations importantes, notamment avec le décrochement de la voûte de la nef.

 

Le chœur est précédé d’un arc triomphal en anse de panier de style pré-roman caractérisé par l’absence de clé de voûte.


Comme bien souvent, la courbure surbaissée de l’arc est due à l’écartement des impostes, conséquence vraisemblable de la suppression des absidioles qui faisaient également office de contrefort.

 

L’abside se présente sous la forme d’un quart de sphère (dit en cul de four). Orientée vers le Sud-Est, elle est éclairée par trois petites fenêtres.


Les arcatures aveugles des cotés latéraux de l’abside devaient communiquer avec les absidioles aujourd’hui disparues.

 

Le chevet est percé d’une porte donnant sur une fosse accessible par quelques marches. C’est dans ce caveau que fut inhumée la dépouille de Grégoire († aux environ de l’an 1000).
Devant l’affluence provoquée par la renommée de l’ermite, la dépouille fut rapidement transférée à l’église de Saint-Salomon de Pithiviers qui se partage actuellement les reliques avec l’église d’Estouy.


 

La nef est surmontée d’une voûte en lambris surmontant des entraits du XVème siècle. Ces boiseries mériteraient, ainsi que les murs, d’être débarrassée d’une couche de peinture aux effets décoratifs de mauvais aloi qui ne met pas en valeur les poutres chanfreinées.

 

Sœur Anne s’efforce d’agrémenter l’austérité de l’édifice à l’aide de nombreuses icônes traditionnelles orthodoxes.

 

Accolée au bâtiment, une tour abritant un escalier en bois datant vraisemblablement du XV ème permet d’atteindre les combles.
C’est bien connu, le chemin menant au ciel est truffé d’embûches et chaque degré doit être franchi avec beaucoup de circonspections !

 

La partie la plus praticable des combles est située au dessus de la travée précédant le chœur. Cette soupente a été aménagée lors de l’érection d’un petit beffroi. Se faufiler parmi ces vieilles charpentes est toujours aussi émouvant. C’était le but principal de ma visite et je n’ai pas été déçu par l’ambiance qui se dégage de l’enchevêtrement des poutres.

 

Une échelle mène à la flèche abritant une petite cloche.


L’état délabré des barreaux nous a dissuadés de tenter l’ascension! On peut quand même entrevoir l’enrayure de la base de la flèche.

 

Un trou d’homme ménagé dans le mur donne l’accès à l’extrados de la voûte qui couvre le chœur.


Des vestiges d’arcature englobés dans la maçonnerie ajoutent des interrogations relatives à la chronologie des transformations du bâtiment.

 

A l’opposé de la soupente (Nord-Ouest), une petite escalade dans les poutres permet d’entrevoir la charpente qui soutient le lambris de la nef.

 

Au long de la cloison, un curieux élément de charpente en arc de cercle évoque la possibilité de présence d’ anciennes galeries latérales dans la nef.
Malgré l’apparente simplicité de l’architecture, les différentes modifications (dès le XI ème siècle) ont transformé l’église au fil du temps. Tenter d’interpréter les indices fait partie d’un jeu d’enquête passionnant, mais aux nombreuses incertitudes.


Proposition de l’abbé Moufflet évoquant de possibles tribunes d’avant-chœur destinées aux chorales. « Chorus psalentium ».

 

Bon, il faut bien abandonner le terrain aux araignées et descendre en se faisant le plus léger possible.

Manifestement, la dernière personne à avoir emprunté l’escalier n’a pas rendu toutes les marches !

 

Je l’ai évoqué, l’église présente des signes de faiblesse inquiétants.


A l’extérieur, les défaillances de la couverture sont bien visibles. Si rien n’est fait, les prochaines manifestations intempestives de la météo vont rapidement profiter de ces faiblesses et provoquer d’importants dégâts.


 

Une course contre la montre est engagée pour sauvegarder cet édifice plus que millénaire. La municipalité de Bondaroy inscrit son intention de sauvegarde à l’opération lancée mutuellement par Sœur Anne, l’association Connaissance et Sauvegarde du Patrimoine et la Fédération Archéologique du Loiret.

 

2 réflexions sur « Saint Martin le seul »

  1. Passionnantes découvertes au cours de l’escalade qui n’a pas livré tous ses secrets
    pouvons-nous espérer en savoir plus sur ce mystérieux Grégoire au cours des prochains siècles ?? !!
    tenez-nous au courant chère Soeur Anne !

    •  » Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?  »
      Et la soeur Anne, lui répondait :
       » Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. « 

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