Briqueteries normandes

 

Les grandes cheminées encore debout, par leurs érections, témoignent du passé industriel de nos régions.
Lors d’une errance vers la Normandie, cette imposante tour de briques n’a pas manqué d’attirer ma curiosité. Cet index dressé avait trop un air de « viens voir par ici » pour que j’ignore son signal d’autant que le contexte évoque davantage les activités rurales qu’industrielles. Je n’ai pas regretté le détour puisqu’il m’a permis de découvrir une ancienne carrière de lœss, riche en argile, qui fournissait la matière première pour une briqueterie édifiée sur place.
Quoi de plus banal qu’une brique ? Son usage remonte à l’Antiquité et on sait depuis des lustres que le Grand Méchant Loup s’époumona en vain contre les murs montés par le troisième petit cochon.
Objet anodin donc? Peut être, mais rien n’empêche de s’interroger sur sa fabrication et plus particulièrement sur sa cuisson.
Sur le site que nous allons parcourir, l’activité a débuté en 1911 pour se terminer vers 1950.
Nous commençons la visite avec cette vue aérienne gracieusement proposée par ce blog. Prise à l’aide d’un cerf-volant, elle nous montre l’importance des séchoirs qui pointent vers le four.

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Sur cette vue ancienne on voit parfaitement la proximité de la carrière et de la briqueterie. Les séchoirs sont bien remplis. On remarquera l’empilement alterné des briques permettant la ventilation.

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Les séchoirs sont maintenant reconvertis en remises agricoles.

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Le bâtiment chargé de la cuisson des briques est de taille respectable. Il a été construit sur les bases du principe des fours Hoffmann dits à « feu continu »où la cuisson est effectuée par un foyer de coke qui progresse au long de couloirs.

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Cette construction est constituée de deux longs couloirs voûtés . On y accède de chaque coté par six ouvertures latérales. Celles-ci étaient desservies à l’aide de rails de type Decauville. Bien entendu, pendant la cuisson, ces ouvertures étaient obturées.

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A l’extrémité de la construction, on trouve l’imposante cheminée qui a capté notre attention.

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Le principe de fonctionnement consiste à remplir les couloir de briques placées en quinconce afin que les gaz chauds puissent circuler entre elles. Le foyer, allumé à une extrémité, se déplace dans le couloir.
Le coke est versé par le haut au fur et à mesure de l’avancée du foyer à l’aide de trappes qui percent la voûte. L’empilement des briques à cuire est réalisé de façon à ce que des espaces verticaux soient réservés pour accueillir le coke.

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Au cours de la cuisson, les briques se rétractent ce qui agrandit les interstices entre les briques et favorise le tirage. Des cloisons en papier délimitent des « chambres »permettant de contrôler l’avancement du feu en maîtrisant les courants d’air.

Briquetterie du Nord

Briquetterie du Nord

 

Au ras du sol, des évents récoltaient les fumées dans une conduite souterraine qui rejoint la cheminée. Le tirage par aspiration est assuré par la hauteur de la cheminée grâce à la forte dépression occasionnée par la différence de densité entre l’air chaud (plus léger) et l’atmosphère extérieure.

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Au fur et à mesure de l’avancée du foyer, les portes latérales sont démontées afin de défourner les briques cuites et enfourner celles à cuire.
Voici sommairement la coupe d’un couloir de cuisson.briqueterie-6

 

La température nécessaire à la cuisson est d’environ 1000 degrés. Le temps de cuisson et la température influent sur la couleur finale des briques. Les parois du tunnel portent les traces de « vitrification » dues à la chaleur.

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La cuisson durait en moyenne 12 heures et les deux couloirs étaient approvisionnés et déchargés en alternance au fur et à mesure de l’avance du feu. Ainsi, le cycle était ininterrompu. Subissant la chaleur et dans la pénombre les employés rencontraient des conditions de travail très éprouvantes.
Rien ne se perdait, en effet, les briques défectueuses étaient réduites en poudre utilisée notamment pour la terre battue des terrains de tennis.
Pour construire cet édifice, il a fallu un bon nombre de briques et on peut voir à l’entrée de la propriété les vestiges de l’installation où celles-ci ont été façonnées.

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J’ai eu la chance de visiter ces lieux guidé très gentiment par le fils de la propriétaire. Ce fut un réel plaisir d’écouter ses explications en parcourant ces beaux vestiges du patrimoine industriel du début du siècle dernier. C’est pour ménager sa tranquillité que je n’indique pas l’emplacement.

 

Dans la proche périphérie d’Argentan, une autre cheminée émerge d’une friche bien défendue par un roncier redoutable. Les deux lettres qui décorent le conduit correspondent à Leduc et Aubry, créateurs de l’entreprise en 1913.

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Ici aussi, nous retrouvons le principe du four Hoffmann à feu continu avec son four en tunnel accessible par les ouvertures latérales et les collecteurs de fumées au ras du sol.

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La voûte, en partie effondrée, nous permet d’accéder au collecteur des fumées au niveau inférieur de la cheminée.

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Vu de l’intérieur, on peut découvrir un petit bout de ciel bleu.

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J’ignore l’usage de cette « gamelle »métallique, peut être servait-elle à obturer un des accès d’admission du coke au travers de la voute.

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A proximité du four, on trouve les ruines de bâtiments n’offrant guère d’intérêts esthétiques excepté pour les amateurs de tags. L’état général des lieux n’incite guère à faire preuve d’optimisme quant à sa pérennité.

 

A la fin de mon article sur les cigognes., je vous avais parlé d’un drôle de bâtiment dont la silhouette évoque les chörtens tibétains. Eh bien oui, il s’agit également d’un ancien four à briques.
La production s’est déroulée de 1850 à 1875 au lieu dit Le Porribet. La proximité de la Vire offrait une intéressante possibilité d’écoulement de la production par halage.
Ici la cuisson est verticale. On remarque que la construction possède cinq jambes de force destinées à renforcer la voûte intérieure du four, partie fragile de l’édifice.

Le porribet

 

Les briques sont empilées à l’intérieur du four circulaire en ménageant des petits interstices pour le passage des fumées et de la chaleur. La méthode d’empilage est assez complexe puisqu’en prolongement des gueules d’ alandiersAlandier, il faut ménager des chambres de chauffe pour l’alimentation des foyers. (Charbon de Littry)
Pour cela, des briques sont disposées en encorbellement de façon à former des sortes de couloirs au dessus desquels les briques sont empilées à l’intérieur du four circulaire en ménageant des petits interstices pour le passage des fumées et de la chaleur

Alandier

Vue de la porte d’accès et de la gueule de deux alandiers débouchant dans le four. On distingue la barre en fer chargée de soutenir la grille du foyer.

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L’enfournage doit donc être effectué avec beaucoup de soin sachant qu’ il faut prendre en compte de la diminution du volume des briques au cours du séchage.

 

La voûte du four est percée de petites ouvertures qui collectent la fumée (carnaux) vers la cheminée chargée d’augmenter le tirage.

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Un deuxième four, de section carrée cette fois, se trouve à coté. Si le principe reste le même, il n’est pas pourvu de cheminée et la structure en brique est doublée de parements en schistes qui devaient assurer une meilleure isolation thermique.

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Nous allons conclure avec un autre type de four. La Chauffetière est une briqueterie exceptionnelle dont l’implantation remonte à 1760 ! Depuis 1890, elle est exploitée par la famille Fontaine qui perpétue toujours la tradition. Façonnées à la main, les briques encore produites sont utilisées pour la restauration de monuments.

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Le foyer est ici placé sous le four et séparé de celui-ci par une sole Joli casque ! formée d’une succession d’arches formant une plateforme sur laquelle sont empilées les briques crues. Ces arches, situées derrière le foyer, forment deux couloirs de chauffe.
Montées à l’aplomb des arches, les briques ménagent des canaux verticaux qui assurent le tirage de la chaleur et les gaz.

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Le four contient 10 000 briques et nécessite une semaine de travail pour le remplissage. Comme dans tous les types de four , les briques sont légèrement espacées entre-elles afin qu’elles ne se collent entre elles. Une fine couche terre poudreuse isole chaque lit de briques.
Ce type de four n’a pas de cheminée ni de voûte sommitale. C’est le dernier lit de brique qui remplit cet office.Four

La cuisson comprend trois cycles: deux jours à petit feu, trois jours à grand feu. Ensuite, le foyer éteint, la porte de celui-ci est obturée par un tampon d’argile et le four recouvert de terre afin que la cuisson se déroule à l’étouffée jusqu’au refroidissement. (8 jours).

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Nous voici au terme des différents fours de cuisson que j’ai pu observer, les deux premiers étant le fruit du hasard. Si ces observations comportent des erreurs, n’hésitez pas à en faire part, rectifications et précisions seront les bienvenues.

 

7 réflexions au sujet de « Briqueteries normandes »

  1. Merci encore une fois pour ce reportage clair, intéressant et bien illustré.

    Dommage que vous ne soyez pas en Haute-Savoie, vous auriez aimé notre exposition sur le patrimoine bâti qui se déroule actuellement à Saint-Paul-en-Chablais au Château de Blonay. En vrac : les « maisons du pays » fermes et autres maisons typiques avec leurs annexes, leurs détails d’architecture, hier-aujourd’hui, la mappe sarde, des outils pour la pierre et le bois, des matériaux, des maquettes, des conférences de spécialistes, des démonstrations d’artisans…

    Cordialement.

  2. Toujours aussi bien documentés et illustrés tes reportages. Et toujours sur ma Normandie natale. Tu parles du charbon de Littry, là où mes parents habitent !
    Merci.

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